Interludes

Interlude médiéval

D

ans la grande salle du donjon de Croquetagne, les convives étaient attablés. Au mur, l’on apercevait les écus portant les armes des Comtes de Grosbylouth, le fameux « coupé d’argent et de sable, au cochon de carnation armé et lampassé d’azur brochant sur le tout. » C’était celui que le bon Roi Louis le Bien-Aimé, septième du nom, avait concédé au comte à son retour de terre sainte pour honorer ce haut fait connu de tous quand, sur la route de Damas, le comte avait essuyé seul la charge d’un sanglier sauvage (d’un cochon de ferme, diront les Godons) avant d’atterrir dans la fange pour empêcher que Dieu ne rappelle trop vite à Lui le bon Capétien.

Le comte Amaury de Grosbylouth se tenait assis à côté de sa femme, Germentrude de Filtrecuq. A leur côté, leurs enfants, les palatins, quelques nobliaux de la contrée gueuletonnaient autour de la grande table en ce premier anniversaire de la prise du donjon de Flaskezguègue. Durant la matinée, les plus hardis s’étaient affrontés à la joute, d’aucuns pour le plaisir de sentir la puissance des chevaux lancés au galop, la force des lances qui s’entrechoquent, la saveur métallique de l’affrontement sur le palais, d’autres pour tenter de charmer une des jeunes pucelles qui assistaient au combat dans les gradins. Puis l’on avait brûlé quelques hérétiques à midi, pour marquer le coup, avant de laisser les plus vigoureux des jeunes mâles tâter la boue et le fer à la mêlée.

Désormais, tout le monde aspirait à la détente. Les faisans farcis aux truffes sortaient des cuisines, tandis que dans l’escalier les pages tenaient les sangliers entiers à la mode de Bourgogne en attendant que les oies farcies aux perdrix farcies aux cailles soient débarrassées. C’était ainsi que l’on festoyait chez les Grosbylouth. Les mets succédaient aux mets, l’on vidait des barriques entières de vins de Bourgogne, et l’on écoutait des ménestriers venus de tout le Royaume chanter les éloges des chevaliers valeureux.

Du moins, c’est ainsi que cela aurait dû se passer, mais le dernier élément manquait cruellement à la complétion des festivités, et le Comte était plus bougon que jamais.

Le dapifer se tenait debout de l’autre côté de la table, tremblant de tous ses membres sauf du plus négligeable au centre du rectangle formé par la grande table en U. Cela ne faisait pas une minute qu’il avait introduit le huitième troubadour à se produire se soir-là :

« Puis l’on pendit le gourmandin
Et l’on fit ripa-a-illeuh
En mangeant sa tripa-a-illeuh »

Les doigts du Comte tapotaient déjà la table à côté des couverts.

« Sa rate avait cuit mieux que son foie
Car de foi au final il n’en avait pas.
Il faut dire qu’il était vaudois
Besoin de rien de plus pour qu’on l’écartelât »

Le bruit sourd d’une main ferme qui tombe brutalement contre la table se fit entendre dans toute la pièce.

- Les douves !

La voix forte que l’on venait t’entendre était sortie de la barde foisonnante du Comte. Celle-ci était surmonté par un regard donc la noirceur aurait fait passer l’anus de Belzébuth pour une discothèque gay.

- Mais… Sir, tenta timidement le dapifer, ça… ça serait le sixième aujourd’hui, et je crois que…
- J’ai dit les douves !
- B…bien Sir.

Le pauvre troubadour est immédiatement empoigné par deux gardes qui l’emmènent vers une fenêtre. Juste avant de l’y balancer dans les douves, l’un des deux gardes lui souffle à l’oreille : » Considérez qu’avec cela il est magnanime. La semaine dernière, on a dû clouer la langue d’un troubadour à la queue d’un taureau. »

- Que s’avance le suivant !

Un petit être frêle s’approche du tabouret au centre de la pièce, y met un pied dessus pour appuyer sa jolie mandoline, se racle la gorge, rougit de peur et, en tremblotant, entame sa chanson :

« Dans les hautes terres du Nord, il était un Seigneur
Qui à aucun n’en aurait rendu sur l’honneur.
Du chêne avait la force, mais non l’esprit du gland,
La puissance d’Aquilon en faisait un géant.
Le seul tord qu’il avait : il était né puîné.
Jamais aucune terre ne le vit chasé.

A la montre de Flandres, accompagna son père
Sans savoir accomplir, les plans de Lucifer.
A la joute il aperçut, une pucelle gironde
Qu’aussitôt il séduit, porté par sa féconde.
Hélas, Fille des Flandres, telle était sa lignée
Derechef il comprit qu’il devrait l’enlever

Pénétrant nuitamment dans sa grande chambrée
A son auguste père, elle se vit arrachée.
Avant que l’aube ne pointe, forçant sa destinée
En une pécheresse il l’avait transformée.
Découvrant le lit vide, de rage tout tremblant,
Flandres convoqua le ban et l’arrière-ban.

Dans toute la contrée, cherchait la chevauchée
Dans une furie sauvage, le couple débauché.
Des semaines passèrent, ne les pouvant trouver
Certains crurent qu’en Anglie il l’avait emmenée.
Quand un jour au donjon un couple de bûcherons
A la justice du prince, se rendirent en haillons.

Lorsque par devant lui ils furent introduits
Quittant ses oripeaux, le sieur se découvrit :
« Je n’étais pas Tristan, elle n’était pas Yseult
Mais nous voici tout deux, mariés devant Dieu.
J’implore votre clémence et amour paternel,
D’accorder humblement votre pardon éternel. »

Mais ces belles paroles, l’irascible fureur
Du Comte provoqua, qui pour leur grand malheur
Ne les entendit pas. D’un seul coup de hache
Il les trancha tout deux. A ceux qui s’amourache,
Que les mots qu’il leur tint, servent bien de refrain :
« Nan mais oh, tu croyais qu’y'avait écrit crétin ? »"

Un long silence suivit la fin de la prestation du troubadour. Tout le monde semblait attendre la sentence du Comte.

Celui-ci finit par se lever, et annonça d’une voix rauque :

- Troubadour, tu as bien rempli ton office. Ton spectacle de piètre qualité ne m’a pas déçu autant que je l’aurais cru. Je vais donc me montrer magnanime : une fois que tu aurais servi six mois comme vidangeur des latrines, on te coupera la langue, et tu auras la vie sauve.
- M…merci votre excellence, vous êtes trop bon !
- Je sais, c’est ce qui me perdra.

/Arsène Sparfell, troubadour des temps modernes.

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2 commentaires pour “Interlude médiéval”

  1. massassa dit :

    clap clap clap !

  2. Oah, la poesie, tro galère…