Grand corps malade

Cyborguisons-nous

J

‘ai toujours eu des problèmes d’endormissement ou d’insomnie. Ce n’est pas ce que j’avais demandĂ© Ă  la Grande Banque des prĂ©naissances. Moi, j’avais demandĂ© Ă  ĂŞtre beau et intelligent. Mais ça coĂ»tait trop cher, et Ă  l’Ă©poque mon père voulait s’acheter un nouveau super ordinateur d’une capacitĂ© de 124 Mo, alors j’ai eu ça. Quand je regarde mon corps, je ne peux m’empĂŞcher de penser que rien ne va, Ă  part bien sĂ»r la taille himalayesque de mon pĂ©nis, et qu’il faudrait remĂ©dier Ă  tout cela. Quand je dis « Ă  tout cela », je parle de tout exceptĂ© cette histoire d’organe tibĂ©tain, bien sĂ»r.

Pour commencer, nous ne recevons de nouvelles de nos organes que quand ils vont mal. Impossible par exemple d’entendre parler de sa vessie si une douleur insoutenable n’y est pas causĂ©e par une tumeur. C’est très injuste ! C’est un peu comme si on ne recevait de carte postale que pour la mort d’un parent, l’amputation d’un fils, ou la dĂ©faite de l’OM en tour prĂ©liminaire de la Ligue des Champions face au Champion du MontĂ©nĂ©gro.

Nous devrions recevoir des nouvelles de nos organes quand ils vont bien. Ainsi, nous les aimerions beaucoup plus. Bien, l’inconvĂ©nient est que tout d’un coup un fort sentiment de bonheur Ă©manent de notre prostate jusqu’Ă  provoquer un orgasme fulgurant pourrait ĂŞtre gĂŞnant s’il arrivait en public. Mais au moins comme ça nous aurions plus d’affection et d’amitiĂ© pour nos organes.

Car sinon, il faut bien l’avouer, qui se prĂ©occupe de sa rate tous les jours ? Qui la caresse doucement tous les soirs pour ĂŞtre sĂ»r qu’elle dort bien ? Qui lui susurre des chansons en italien pour la faire rĂŞver ? Qui la rĂ©chauffe par une bouillotte pour qu’elle se dilate dans les meilleures conditions possibles ? Qui l’astiquerait chaque jour pour qu’elle brille ? Personne, Ă©videmment ! Tout le monde est Ă©goĂŻste !

Mais le problème n’est pas fondamentalement que nous n’ayons de nouvelles de nos organes que quand ils vont mal. Le problème est plutĂ´t qu’ils aillent mal. Pour remĂ©dier Ă  cela, le mieux aurait Ă©tĂ© de naĂ®tre avec une garantie organe qui nous permettrait de remplacer tout  organe dĂ©fectueux jusqu’Ă  nos dix-huit ans. Pour des raisons Ă©videntes de rentabilitĂ©, cette garantie n’inclurait pas les organes reproducteurs masculins, qui pourraient trop facilement ĂŞtre considĂ©rĂ©s comme dĂ©fectueux dès qu’ils auraient fini leur office en moins de deux minutes.

Après dix-huit ans, on obtiendrait un « corps Ă  points, » comme il y a un permis Ă  points. Nous commencerions avec douze points, et on a perdrait un certain nombre Ă  chaque problème physique. Voix de fausset qui a ratĂ© sa mue, 1 point. Appendicite, 2 points. Fracture ouverte, 3 points. Cancer, 4 points. CĂ©citĂ© dĂ©finitive, 5 points. Piercing ridiculement placĂ©, 6 points.

Une fois perdus les douze points, on transfèrerait notre âme dans un nouveau corps. Moyennant finance bien sĂ»r. Ou alors, on devrait payer pour obtenir de nouveaux points.  PlutĂ´t que de s’occuper de bĂŞtes questions d’usines qui ferment, de coĂ»ts de la santĂ© qui augmentent, de dĂ©ficit qui s’accroit, je pense qu’il faudrait faire de cette question une question prioritaire. Je pense qu’avec un budget de 300 milliards d’euro par an sur une quinzaine d’annĂ©es, et une rĂ©orientation totale de l’ensemble de la recherche scientifique sur ce projet, on peut mener Ă  bien les rĂ©formes ambitieuses nĂ©cessaires Ă  leur rĂ©alisation en seulement deux siècles.

Certaines religions ayant dĂ©jĂ  inventĂ© le concept de transfert de l’âme dans un autre corps, le problème du copyright se pose. Je suis donc prĂŞt Ă  nĂ©gocier sur la marge pour amĂ©liorer la rentabilitĂ© du projet. On pourrait par exemple crĂ©er une grande banque en ligne oĂą on pourrait acheter des points, et ainsi recevoir de nouveaux organes. Et pour Ă©viter que ce beau système de points se transforme en bĂŞte trafic d’organe Ă  base de reins moldaves, nous crĂ©erions des pouponnières artificielles de reins pour approvisionner le marchĂ©.

Certes, les plus pauvres seraient encore exclus du système, et seuls les plus riches pourraient en bĂ©nĂ©ficier. Mais pour remĂ©dier Ă  cela on changerait les lois de la Française des Jeux en remplaçant les gains en argent par des gains en organe. On ferait donc des loteries pour les pauvres de temps en temps, et d’aucuns gagnerait de temps en temps, qui une vĂ©sicule biliaire, qui un poumon, qui un jeu de dix ongles.

Enfin, pour obtenir l’accord des communistes, on taperait sur les religions pour masquer tous les dĂ©fauts du système. Les diffĂ©rentes religions seraient nationalisĂ©es comme on nationalisa jadis les banques, et les ministres du culte deviendraient alors de vrais fonctionnaires de l’Etat, et devraient faire rentrer l’argent. Un pĂ©chĂ© commis coĂ»terait un point de corps perdu.  L’incapacitĂ© de rĂ©citer toute la Bible en latin d’une traite, deux points. Pouvoir communier, trois points par an. Avec cela, le système serait juste et Ă©quilibrĂ©.

Le monde irait beaucoup mieux comme ça, et pis c’est tout…

/Arsène Sparfrallkenstein

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